Société de Lecture de Genève - L'impératrice des Indes

Trois jeunes gens se rencontrent lors d'une traversée de l'Atlantique sur un paquebot nommé Impératrice des Indes. Venant d'horizons très divers, ils ont chacun une raison bien personnelle de larguer les amarres et de travailler sur ce bateau pour s'éloigner de pères problématiques. Ainsi se nouent les fils d'un beau récit plein d'humanité, véritable saga qui entraîne le lecteur de Kaboul à New York, en passant par Genève, où se déroule l'histoire de la famille Manoir, brisée par la mort prématurée de la mère de Gaspard et la mélancolie de son père Rodolphe. Seule Charlotte, grand-mère pleine de fantaisie, donne au jeune garçon l'impulsion nécessaire pour se défaire de liens trop lourds.

Harry Koumrouyan, ancien professeur genevois de littérature française, qui met à profit sa retraite pour inventer des histoires familiales complexes et émouvantes, poursuit dans ce deuxième roman une exploration qui avait commencé avec Un si dangereux silence (16.2 KOUM 1, très bien accueilli par le public en 2016. L'un des personnages de ce premier opus, le jeune violoncelliste Joseph Landolt, réapparaît d'ailleurs à la fin du livre, à New York. Il se lie d'amitié avec Raffy, lui aussi d'origine arménienne, et fait, dans des circonstances dramatiques, la rencontre improbable de Maria Encarnacion del Rio, belle figure d'une mama dominicaine dont la brusquerie cache un coeur plein de compassion.

Article paru dans "Société de lecture de Genève", juin 2018

Les réverbères de la mémoire

Les écrivains sont aussi les réverbères de la mémoire. Il y a les réverbères du parc de Trembley, oeuvre de Melik Ohanian,  que nous attendons depuis plusieurs années, sur fond de pétition anti-installation, tandis que d’autres éclairages proposés par des auteurs nous offrent une lumière avec autant de nuances contrastées sur une mémoire arménienne infinie.

Harry Koumrouyan dans son œuvre « Un si dangereux silence » lève un voile sur ces oscillations perpétuelles ; dire, ne rien dire, susurrer, murmurer, oublier, se souvenir. Les survivants de la fratrie Simonian tentent en vain d’oublier la mort des parents massacrés, l’éclatement familial après le génocide qui démarre un 24 avril 1915, date à laquelle 600 notables arméniens sont assassinés sur ordre du gouvernement.

Anoush, fille du réfugié Aram installé à Genève et transformé en riche bijoutier, veut qu’on l’appelle Anna, de Simonian à Landolt, le tour est presque joué. Joseph fils de Anna et petit-fils de Aram, jeune violoncelliste,  consigne dans son carnet bleu les secrets de famille. Entre Genève et New-York, une histoire qui se construit et se déconstruit, avec en arrière-fond, la tragédie arménienne que chacun traite à sa manière, entre déni et quête douloureuse. «On est à la fois de partout et de nulle part. La famille Simonian s’est habituée à l’immigration. Au départ, c’était la survie ; ensuite, on choisit. On a une valise prête dans le couloir ; on n’attend pas d’être chassé pour partir. » 

Comme un tâtonnement dans l'obscurité, le conteur Koumrouyan dont on sent le récit en héritage, dévoile, esquisse, revient à la charge, recommence, puis abandonne à nouveau pour mieux ressurgir. Pareil à une vague, il s’éloigne et revient, tout au long des 274 pages du livre, sur un événement dont on ne cesse de palper les contours dans une nuit obscure, mais avec l’urgence, avant tout, de ne jamais oublier. Mehmet ottoman auquel a renoncé Anne malgré l’amour qu’elle lui porte et qui ignore encore être arménien par sa grand-mère est lui aussi englué dans l’histoire : « c’est lourd et ça poursuit .»

Et à notre tour de voir surgir un miroir déformant étrange et de s’interroger : où et comment s'est tapi le monstre? Sous quelles formes nouvelles va-t-il surgir et frapper? Quelles questions se posent-ils, eux en face,  les descendants des génocidaires ottomans ? Y-a-t-il aussi une quête à laquelle ne peut échapper de leur côté, la lignée des bourreaux ? Nombreux sont ceux aujourd’hui qui réalisent avec stupeur être les descendants d’une chrétienne d’Arménie arrachée à sa famille; réduite à l’esclavage et convertie de force. La mémoire turque est-elle, elle aussi liée à ce dangereux silence transformé en chape de plomb;  un silence pesant qui plane pareil à un vautour aux larges ailes noires tournoyant presque immobile au-dessus d'un charnier encore frais.

Et l’amour « des fiançailles ottomanes » impossibles de poursuivre :

  • Le génocide c’était y à 100 ans, mais on dirait que c’était hier. Il ne nous lâche pas.
  • Quand on nie les faits, qu’on les refuse, on ne les efface pas. Bien au contraire. On les fait vivre. On a tué une population et on voudrait par le silence, la tuer une seconde fois. C’est impossible. Les preuves des événements existent ; il faut le courage de les regarder, de les accepter puis de dire la vérité. A ce moment-là, la paix reviendra. Peut-être.

 

100 ans dans l’histoire, ce n’est rien, c’est hier et on n’oublie pas. Les silences sont devenus éloquents !

 

Harry Koumrouyan – Un si dangereux silence – Les Editions de l’Aire, Vevey, 2016

L'auteur est né à Genève.  Licencié ès lettres, il a fait sa carrière au département genevois de l'instruction publique. Un si dangereux silence est son premier roman. 

 

Djemâa Chraïti

Harry Koumrouyan : Un si dangereux silence

Harry Koumrouyan est né à Genève. Après des études de lettres effectuées en Suisse et aux Etats-Unis, il poursuit une fructueuse carrière dans l'Instruction publique à Genève, directeur au Cycle d'Orientation, et responsable du personnel et de la formation continue des enseignants. Sa passion reste la littérature et il livre ici son premier roman, une fiction marquée au sceau de son itinéraire familial.

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